ARCHIVES 

MARS 2017
 

JOSEPH de Marie-Hélène Lafon. Edition Buchet/Chastel, 2014

 

Joseph, c’est le portrait d’un ouvrier agricole dans le cantal. Il travaille à la ferme et vit chez ses patrons. Il a aimé une femme, Sylvie, mais ça n’a pas duré. Dans cette campagne profonde où dès la naissance on vit avec la mort, Joseph se souvient, boit, fait des cures, travaille à l’étable, observe les gens et laisse le temps passer.

 

Pour Marie-Hélène Lafon, l’écriture c’est une affaire de corps, de matière, de rumination. On est dans l’organique. Sans fioriture, elle écrit le réel, celui qu’on a sous les yeux.
Son écriture rend beau ce qui est ordinaire. L’émotion se niche dans la banalité. 

A lire…

 

«  Joseph préparait l’eau après le repas de midi, avant de redescendre à l’étable, à la grange ou au prés, la patronne arrosait le soir juste quand le chaud du jour était tombé, et en traversant la cour pour aller manger Joseph ralentissait un peu pour attraper le parfum des géraniums qui restait suspendu dans l’air et aurait  pu faire penser à un dessert sucré. »

 

«  Joseph avait embrassé sa mère en la prenant aux épaules, il avait senti sous ses mains le tissu mince et tiède de la veste bleue qu’elle gardait propre pour les grandes occasions : la mère n’avait rien su dire et lui non plus. »

AVRIL 2017

 

La bête faramineuse de Pierre Bergounioux. Editions Gallimard, 1986

 

Le narrateur et son cousin Michel, onze ans tous les deux, se revoient pour les grandes vacances dans la maison de famille en Corrèze. Ils y retrouvent leurs habitudes, leurs cachettes, leurs rituels. Mais à l’aube de l’adolescence, tout prend un goût nouveau. Le grand-père va bientôt mourir, l’été porte déjà les traces de l’automne, la jeune fille qui passe ne laisse pas indifférent. On ne veut pas que le temps d’avant s’échappe alors on s’obstine à emprisonner le trompe-la-mort, à traquer la bête surgie de l’Afrique des livres du grand-père, on continue de croire que sur le Plateau de Millevaches l’étang est toujours plein de truites.

 

Un magnifique roman sur le temps de l’enfance, le temps des vacances et de ses féeries. Un temps qui ne s’arrête pas et court vers l’irréversible passage du monde des grands, inévitable comme le craquement de la troisième marches d’escalier.

Un des livres qu’on rêverait d’écrire…

 

« Mais c’était le jour et depuis longtemps, sans doute. Hier était loin et des images palissaient, qui devaient être des rêves. »

MAI 2017
 

Vincent qu’on assassine de Marianne Jaeglé. Gallimard, collection l’Arpenteur, 2016

 

Van Gogh. On a vu ses tableaux, on a peut-être lu sa correspondance avec Théo, on connaît sa vie « d’artiste raté » comme il se qualifiait lui-même. On a même pu aller sur sa tombe en passant par Auvers. Vincent qu’on assassine retrace précisément les deux dernières années de sa vie. La Maison Jaune d’Arles, l’Asile de Saint Paul, « Chez Ravoux » à Auvers . 
 

En résumé, il peint avec Gauguin, fréquente la taverne, s’isole, déprime, se mutile. Théo continue de croire en lui. En 1890, Van Gogh est méprisé par le milieu. Dans le village, on l’humilie, on a parfois pitié de lui, et on lui tire dessus. S’appuyant sur des travaux d’historiens, ce roman donne ainsi une autre version de la fin de sa vie. Non pas un suicide mais un assassinat… Accidentel peut être, mais un assassinat. Van Gogh, dépossédé de tout, même de sa mort.
 

Gravement blessé, titubant sur le chemin qui mène des champs au village, Vincent ne pense qu’à une chose, peindre le paysage. C’est la grande force de ce roman. Il montre la persévérance, l’obstination de Van Gogh. La peinture pour seule raison de vivre. On voit, on sent, on accompagne le regard, les gestes, les entêtements de l’artiste dans l’acte de création. Le lecteur souffre ou se réjouit avec lui. Souffre plus souvent. 

A travers une écriture épurée, pointilleuse, Vincent qu’on assassine est plus qu’un roman sur Van Gogh, c’est un travail d’artiste. Marianne Jaeglé nous offre une écriture colorée, faite de touches, de nuances, de lumière et de subtilité. Une peinture littéraire.

 

« Etre artiste, c’est chercher toujours et n’être jamais satisfait. » p: 261

JUIN 2017


Tilleul de Hélène Lenoir - Grasset 2015

 

 

Dans une maison qui surplombe un jardin, vivent Sophie et son frère Gilles. A la mort de leur mère, ils ont dû en vendre une parcelle. Le tilleul, chargé de souvenirs, se trouve désormais dans le jardin de leurs riches voisins. Jonas, le jardinier chargé du paysage, informe Sophie que l’arbre ne sera pas abattu. Entre eux, c’est le coup de foudre.

« Elle frémit, ferma les yeux, absente, elle soupira et se laissa faire en se redressant peu à peu jusqu’à s’adosser contre lui, ses cuisses, son ventre qui semblaient perdre toute la tension dont elle était entrain de se défaire maintenant qu’il lui massait la tête et découvrit en même temps qu’elle pourquoi il était venu. »
 

On s’attend à une histoire d’amour mais la porte se ferme. L’essentiel du roman n’est pas là. Il est dans le tourment des narrateurs qui se succèdent. Et l’auteure manie la fausse piste à merveille. Le lecteur est troublé : Le présent se mêle au passé, « il » devient « je », de longues phrases s’interrompent brusquement. Sophie se soucie de sa fille qui vient d’annuler sa venue. Gilles vit avec le fantôme de sa mère. Il se révèle possessif, jaloux, fou… 
 

Dans ce roman polyphonique qui plonge le lecteur dans l’errance intérieure de personnages complexes, Hélène Lenoir écrit le lien familial en péril.  

La lecture de Tilleul est une belle expérience littéraire. On s’y accroche sans jamais être pris par la main.

 

- Mais le tilleul, justement je voulais te demander… Tu te rappelles de ces bourdons et ces abeilles, ces cadavres par terre qu’on ramassait à la pelle…
 

- La pauvre maman, quand elle les voyait mourir, quelquefois ils tombaient sur elle…
 

- Et pourtant, elle restait.
 

- C’était son coin préféré.
 

- Mais qu’est-ce-que c’était, ce tilleul qui faisait crever tout le monde ? Tu le sais, toi ? J’ai oublié.
 

Il rit : Ce n’est pas tout le monde, c’est seulement les bourdons. Et c’est de leur faute. Ils sont tellement gourmands. Je me suis renseigné.
 

- Tu veux dire qu’ils ne savent pas que le nectar est toxique ?

- Toxique ? Rien du tout, c’est la légende, ça. Tu sais comment il est, le tilleul, quand il fleurit en juin, juillet : cette odeur extraordinaire et tous les insectes qui se précipitent. Les abeilles sont intelligentes, les bourdons non. Ces gros bêtas s’enivrent, l’odeur et tout ce pollen à gogo, ça les rend fous, ils ont tellement peur de ne pas pouvoir en récolter assez qu’ils perdent toutes leurs forces à se goinfrer et résultat, ils meurent d’inanition.
 

- Tu es sûr ?
 

- Absolument.

- Mais il y a aussi l’effet du calmant. C’est un soporifique, le tilleul, les infusions…
 

- Des goinfres, je te dis.

JUILLET 2017

 

Emmanuel Dongala

La Sonate à Bridgetower (Sonata Mulattica) - Acte Sud 2017

 

La Sonate à Kreutzer n’a pas été composée par le violoniste Rodolphe Kreutzer mais par un jeune prodige : George Augustus Polgreen Bridgetown. Un nom tombé dans l’oubli. 
 

Est-ce le fait d’être « mulâtre » ? (Sa mère est Polonaise, son père prince noir au Palais d’Estheràzy) ou a-t-il fait de mauvais choix ?
 

Guidé par son père Frederick, homme tiraillé entre ses origines d’esclaves et son ascension vers les salons parisiens où il accède à la culture du siècle des Lumières, le jeune Augustus, fuira la révolution française vers la cour d’Angleterre de George III puis retournera à Vienne pour retrouver sa mère et son ami Beethoven.
 

La Sonate à Bridgetower est un roman d’une grande richesse historique où l’on croise Haydn, Condorcet, Alexandre Dumas, Olympe de Gouge…

C’est aussi un récit d’apprentissage où l’enfant s’émancipe. Les bouleversements politiques et sociaux de la fin du XVIII croisent ceux d’un garçon et de son père.
 

Si ce roman a un air de Sonate et quelque chose de monumental, il donne aussi à entendre les pas de chevaux dans les rues de Paris, montre les chambres lugubres et poussiéreuses de Londres, et contient, entre les lignes, le cri des esclaves.
 

Ce roman transporte à merveille le lecteur dans les décors d’une époque avec une couleur d’universalité.

 

Six ans d’écriture…

 

« Il avait le vague sentiment d’être passé à côté de quelque chose d’essentiel, qui le troublait et le mettait mal à l’aise, lui qui, pour se faire accepter dans un monde ordonnancé par le décorum des princes et des aristocrates, avait voulu assimiler leurs manières, gommant tout ce qui en lui aurait pu paraitre barbares à leurs yeux. »

SEPTEMBRE 2017

 

Anne Godard

Une chance folle - Editions de Minuit, 2017

 

Qui ou qu’est-ce que ce « elle » qui rythme les premières pages d’« une chance Folle » d’Anne Godard ? 
 

Si l’on évite la critique littéraire et la quatrième de couverture, on ne le sait qu’après quelques pages. Mais le ton de la tragédie est vite donné. « Des mots comme des clous pointus » p9. 

Magda, jeune fille, fait le récit de ce dont elle ne se souvient pas. Grâce à un carnet où sa mère a tout noté, comme pour y déposer sa culpabilité. C’est de Magda, dans sa chair, dont il est question. La famille est montrée comme un système fragile, la relation mère / fille fait ici froid dans le dos.
 

« Et c’était vrai, sans doute, à ses propres yeux, elle n’y était pour rien, elle qui en aurait à supporter seule le poids, puisque mon père n’était pas là, puisqu’il s’était endormi ailleurs, et qu’il l’avait laissée seule emmener les enfants prendre le thé chez tante Charlotte, la soeur aînée de ma grand-mère, une de ces tantes qu’on évite dans les réunions de famille mais qu’il fallait bien aller voir un jour quand même, pour lui présenter les enfants. «  p17

« Une chance folle », le deuxième roman d’Anne Godard est un texte court, qu’on dévore d’une traite, en apnée, mais on a parfois envie de le lâcher comme s’il brulait les mains. La voix est incisive, vraie, directe.
 

En voici les premiers mots :
 

«  Maintenant, je ne sais plus par où commencer, par où recommencer, puisque c’est toujours déjà dit mille fois, à en vomir tellement je me la suis passée en travers de la gorge, mâchée et remâchée, cette histoire, les joues pleines, à saliver pour l’amollir, à sentir qu’elle m’asséchait la bouche, les lèvres, tandis que mes yeux, sans effort, se mouillaient, la gorge soudain si dure, si serrée, que je ne pouvait plus articuler ni avaler. »

NOVEMBRE 2017

 

Claudie Gallay -Seule Venise

Editions du Rouergue, 2009

 

« Ça commence comme ça vous et moi, ce jour-là, en décembre 2002, bien avant de vous connaître. Je viens d’avoir quarante ans. »

 

Pour tenter d’oublier l’homme qui vient de la quitter, la narratrice part à Venise, en plein hiver. Elle déambule dans une ville triste et désertée.

Dans la pension où elle séjourne, elle rencontre un aristocrate Russe et un jeune couple amoureux. Elle fait aussi la connaissance d’un libraire passionné de sa ville.

Ce roman raconte des solitudes qui se croisent loin des clichés vénitiens.

Construite de phrases courtes et incisives qui flirtent parfois avec la poésie, la langue de Claudie Gallay nous plonge dans la vie intérieure d’une femme qui tente de retrouver le sens et la force du sentiment amoureux. 

Ce texte donne envie de voir ou de revoir Venise, même sous la brume.

 

« Le temps s’écoule.
Ici, insaisissable.
Plus que le temps.
Une absence de temps.
Juste le bruit de l’eau. » 

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